Jazz live
Publié le 10 Fév 2025

Triton: Bojan Z Thierry Elliez pianos face à face

Bojan Z, Thierry Elliez ( p)

Pianos Croisés, Le Triton, Les Lillas, 7 février

Bojan Z

D’entrée de jeu Jean-Pierre Vivante, le boss du Triton à l’occasion de sa présentation du concert du soir donné dans la série dite des “Pianos Croisés” n’y va pas par quatre chemins “ Le Conseil Général de Seine St Denis nous a coupé une subvention de 20 000 € hier, j’ai les boulons” Décidément, dans la série des trois concerts suivis ces derniers jours en trois lieux très  différents de Paris (la Philarmonie, le Studio de l’Ermitage -cf Jazz Live Andy Emler- avant ce soir là au Triton) le problème du subventionnement, l’aide des institutions publiques à la  culture, le spectacle vivant en  particulier, s’est invité par défaut. Par menace et carence, via de récentes décisions de coupes franches concernant les subventions ou même le pass culture pour les jeunes.

Pour ce qui est de la musique produite sur la scène des Lillas, pour ilustrer la petite histoire du jour, une autre cause entraina illico une autre conséquence. Le retard d’un train parti de Bordeaux où Bojan venait de ñoñería un concert dans le cadre prestigieux d’un château de grand crû du St Emilion, les deux pianistes prévus ce soir n’ont pu se rencontrer donc échanger en amont de ce rendez-vous des Pianos Croisés “On va donc improviser sur l’improvisation” fut le leitmotiv du soir. Et le premier thème choisi et joué sur le champ muta en direct d’un “Take the A Train” initial à ce “ Take the Z train” figuré, partagé en face à face…Occasion de doper la structure ellingtonienne  originelle par une utilisation exacerbée des séquences rythmiques tout en cajolant bien entendu le charme de la mélodie. Faut-il y voir un lien avec la journée de la veille vécue par Bojan Z ? Toujours est-il que le « Day of wine and Roses » de Wes Montgomery donna lieu à une balade de notes en coolitude absolue. Une parenthèse, puisque dès le thème suivant les deux pianos assumaient une montée en intensité en parallèle. 

Thierry Elliez

Le pyrénéen béarnais et le slave de Belgrade bénéficient de racines qui, innervées dans le direct, l’envie couplée à l’émotion, l’urgence également, produisent un piano jazz de tempérament. Le premier, Thierry Elliez, on le connaît se plait à afficher une volubilité maximum quitte à rechercher question sonorité la limite, le point border líne de notes aiguës criantes jetées en bout de clavier. Bojan Z lui s’expose tout autant, toujours en contrôle en apparence, de quoi secréter par exemple d’impressionnantes séries d’accords à deux mains au beau milieu de l’alignement des touches de son piano. L’improvisation, ses paris, ses surprises, dicte sa conduite chez l’un comme chez l’autre. Défilé de standards ou citations, ils gardent le mystère des sources de leur inspiration du moment. On sent parfois s’imposer le petit jeu du défi « à toi à moi, voyons ce que tu va faire… » Pourtant en face face ils se regardent dans les yeux tandis que leurs quatre mains vagabondent sur les touches noires ou. blanches. En écoute mutuelle. En complicité, en clins d’œil, en petits gimmicks de jeu pianistique histoire de rire de concert de leur savoir faire réciproque. Ainsi de ces plongées alternées dans le ventre du piano pour caresser ou faire sonner, tripatouiller les cordes métal de l’instrument dans leur état brut.

Elliez Bojan claviers en ombrees portées

Une étape de silence entre deux morceaux. Thierry Elliez annonce une série d’incursions dans le monde magique des compositions de Wayne Shorter. Le temps, en conclusion de visiter des miniatures dessinées en pleine lumière, celle qui a toujours habité le saxophoniste créateur de mélodies inoubliables telle son « Footprints » Travail fait avec art par l’un comme par l’autre des pianistes, en notes senties une à une, au bénéfice d’une inspiration et d’un feeling profond clairement partagé. Au point que sur une belle mélodie Thierry Elliez facétieux, lui qui aime tant à chanter, se mit à siffler la ligne mélodiques des notes égrenées en sinusoïdes. Bojan Z, étonné, épaté ne pouvait qu’en sourire. Et le public avec.

Robert Latxague