Dominique Pifarély et François Couturier chez Hélène Aziza

Grosse affluence hier chez Hélène Aziza, au 19 rue Paul Fort, pour saluer “Preludes & Songs” (ECM), le deuxième disque du duo que constituèrent à la fin du siècle dernier Dominique Pifarély et François Couturier, selon un patient virage négocié à l’époque vers les terres originelles de leurs instruments respectifs, la musique de chambre.
C’est cet espace que suggéraient hier tout à la fois la qualité acoustique de leur ensemble et l’attention recueillie, tendue qui les accueillit et les suivit pas à pas tout au long de leurs cheminements. (Même ma toux persistante en ce maudit hiver grippard s’est tenue coite.) Les références sont classiques échappant largement à mes compétences analytiques mais s’adressant néanmoins à la part de moi-même vaguement sensibilisée aux musiques venues de la Mitteleuropa, de Bach à Bartok, de Berg à Ligeti. Je ne donnerais cependant pas ma main à couper qu’ils n’aient étendu leurs racines vers d’autres territoires de la musique classique et contemporaine. Peu importe, on écoute et l’on s’y reconnaît avec son bagage d’amour et de connaissances. Et ne sachant nommer les choses, on recourt à la métaphore, ou plus exactement à ce que la musique nous inspire.
Et, j’entends des gouttes sur le clavier, des écoulements infimes ; il y aura aussi des chocs, ces coups et de grondements, des miroitements (mais par ces miroitements, je ne voudrais pas laisser supposer quelque lieux communs qui incitèrent André Hodeir à fuir le piano et « le joli accord ravélien qui a failli faire mourir le jazz »). Ici rien de joli, que du sensible d’où naissent une organisation, des formes, des traits mélodiques… Le mot « trait » me vient à l’esprit lorsqu’entre le « tirer » de l’archet, ce long et lent trait sonore tiré dans l’espace, parfois, dans cette musique sans hâte, une seule note tenue sur toute la longueur de la mèche, aller-retour sans rupture comme d’une seul et même geste, ce geste spécifique de la musique à archet, qui peut survenir de rien ou d’une attaque plus ou moins violente et se mourir lentement ou s’interrompre butalement, cette pureté vers l’aigu qui n’est pourtant qu’âpreté, impureté, un frrrrrottement avec tous ces rrrrrr sublimés par la grande tradition des cordes classiques, assimilées et magnifiées par les musiques populaires à archet et leurs doubles voire triples cordes. Et cette mémoire qui vient ici et là sous les doigts et l’archet, mémoire du jazz, du swing, du blues, de ces phrases qu’inventèrent les improvisateurs de ces musiques et que Dominique Pifarély, de Joe Venuti à Zbigniew Seifert, fréquenta, y choisissant ce qu’il y trouvait à en retenir, plus une forme d’élan, d’urgence, d’impatience du phrasé, bruit de fond persistant, comme on dit de l’univers, qui reviendrait soudain nous rappeler son existence.
Est fascinante, enivrante, cette assurance avec laquelle ils avancent ensemble parmi la broussaille musicale qui rend ces frontières indiscernables (préludes) et d’où surgit sans que l’on s’y attende, et cependant en toute logique, « cet air-là… mais quel air-là ? » (songs). On le connaît, on croit le reconnaître, il se faufile, on le sent dans leurs intentions, il surgit, , mais oui c’est… Jacques Brel, des bribes de paroles vous viennent, puis s’enfuient, avant que le titre ne vous soit revenu à l’esprit (c’est La Chanson des vieux amants). Et là, qu’est-ce donc qui nous arrive… les titres et les noms défilent. Ah, ils font les malins !? Non, ils flânent, ils vagabondent mais d’un pas tellement sûr qu’ils nous ensorcellent. C’était Lament de Jay Jay Johnson ou Solitude de Duke Ellington… travesti sous un tempo nouveau, une réharmonisation, traversant une brume d’arpèges ou un arrière-plan. Comme dans un rêve… Franck Bergerot